Je suis noir et je n’aime pas le manioc

Je suis noir et je n’aime pas le manioc

Gaston Kelman, 50 ans, est un homme dangereux. Originaire du Cameroun, urbaniste de formation, il vit en France depuis le début des années 1980. Aujourd’hui, il se sent plus proche de la Corrèze que du Zambèze et préfère la valse viennoise à la danse dombolo. Pour lui, un Noir n’est rien d’autre qu’un Blanc à la peau foncée. Avec de tels arguments, il lui est arrivé plus d’une fois de se sentir incompris. Il aurait pu en faire une dépression. Il en a fait un livre, qui sort ces jours-ci. Sous son titre d’opérette, Je suis noir et je n’aime pas le manioc (éd. Max Milo) tient plus de la bombe à neutrons que de la pochade sociologique.

Au risque de pulvériser les idées reçues sur la noblesse et les cicatrices de la négritude, Gaston Kelman fait des Africains vivant en France les premiers responsables d’une intégration qui n’avance pas. «Responsables mais pas coupables», précise l’homme, qui connaît ses classiques. Car ce fiasco est, aussi, celui des militants de la cause. Et l’artilleur Kelman de pointer son canon sur les bataillons associatifs et politiques qui brandissent le droit à la différence, justifient la polygamie ou prônent la pratique des cultures d’origine.

Directeur de l’Observatoire urbain d’Evry (Essonne) durant dix ans, il a ausculté sans relâche le quotidien des minorités regroupées dans ces villages verticaux que sont les foyers de travailleurs et certaines barres d’HLM. Il n’y a vu qu’un conservatoire pathétique des clichés ancestraux. «Les Noirs savent rire, danser, s’habiller: la belle affaire! enrage-t-il. Moi, je n’ai pas le rythme dans le sang, j’ai des globules. Et quand il s’agit de comprendre pourquoi les Noirs sont déclassés socialement, je ne vois pas la nécessité de refaire l’histoire d’un peuple qui a beaucoup souffert.»

Gaston Kelman dénonce pêle-mêle le penchant des Noirs pour la «victimisation» et le regard condescendant de la société française à leur égard. Il se méfie des rengaines trop charitables, défend le principe de réalité – «Vous êtes noirs, ça va être plus dur pour vous que pour d’autres, voici les règles du jeu» – et exige la tolérance zéro. En fait, il voudrait que les Africains soient des Roumains. «On ne passe rien aux Roumains. Pourquoi ce fatalisme envers les Noirs? Si je me fais pincer dans le métro sans ticket, il suffit que je bredouille deux ou trois mots en petit nègre pour que le contrôleur passe son chemin en haussant les épaules. C’est intolérable.»

Tout le met en colère. Même les scènes de liesse qui ont accompagné le parcours de l’équipe du Sénégal lors de la dernière Coupe du monde de football lui laissent un goût amer. «Au soir de son élimination en quart de finale, les Noirs se sont mis à danser dans les rues de Paris, sous l’oeil des caméras. J’en aurais pleuré. Après tout, les Africains sont les meilleurs footballeurs du monde. Quand je pense que les Coréens, qui, naguère, savaient à peine à quoi ressemblait un ballon de foot, ont failli décréter une journée de deuil national après leur défaite en demi-finale.»

Franchement, je ne vois pas pourquoi je le serais. Tout simplement parce que je ne vois pas de raison à ce qu’on crie sa fierté d’être blanc, jaune, rouge ou noir. Je ne vois pas de raison pour qu’on soit fier d’être noir, et pour le Noir, c’est peut-être même plus que cela.

Je suis noir et j’en suis fier ; cette affirmation comme beaucoup d’autres slogans du monde black, nous est venue des USA. James Brown, le talentueux parrain de la soul music a crié un jour : « Say it loud, I am black and proud. » (« Dis-le fort : Je suis noir et fier de l’être. »). Il n’y a rien de plus pathétique pour un peuple que d’être obligé de revendiquer le simple droit à l’existence. Quand un peuple est acculé à crier sa fierté, c’est qu’il ne l’a justement pas encore acquise. Ces déclarations, en fait, sonnent comme un cri de désespoir et de supplique envers ceux-là qui ne reconnaissent pas notre humanité, ou la trouvent inférieure à celle du WASP étalon. Le Noir se sent obligé de clamer qu’il est fier de sa couleur pour essayer de s’en convaincre avant d’en convaincre les autres qui, se dit-il, pensent encore qu’il devrait en avoir honte. Ainsi, dans la bouche du Noir, « je suis fier » équivaut à « je n’ai pas honte ». C’est comme si l’on entendait quelqu’un déclarer : « Je suis fier d’être pauvre, malade, handicapé. » Je suis fier d’avoir conquis ma fierté parce que l’on m’a longtemps acculé à avoir honte de ma couleur. Cette nécessité pour le Noir de prouver qu’il est un être humain, on la trouve déjà chez certains précurseurs ou pères de la négritude, ce courant littéraire noir francophone, qui s’insurgea contre le colonialisme et l’impérialisme du Blanc sur le Noir et prôna la prise de conscience chez les Noirs de l’égalité des cultures, de la place du Noir au sein de la race humaine. Alors, on comprend la supplique de René Maran qui demandait dans un de ses romans, juste à être « un homme pareil aux autres ». Ce à quoi son interlocuteur lui répondait en substance, qu’il n’était pas sauvage comme les autres Noirs, qu’il était pratiquement normal, juste un peu trop bronzé.

Prise de conscience, l’idée est lâchée et ces implications sont terribles. Prise de conscience, Nike Pas Cher c’est l’aveu que la conscience n’existait pas avant. Et quand il a eu pris conscience de son humanité, Senghor, l’un des pères de la négritude, nous a appris que l’émotion est nègre et la raison hellène (rapport à la civilisation grecque). Ce qui veut dire, aux Noirs la bamboula, aux Blancs la réflexion, le comportement rationnel, la raison. Ce qui rejoint les théories racistes du comte de Gobineau dans son Traité sur l’inégalité des races (1853-1855), où il déclare que le Nègre est sensualité et le Blanc intelligence. Un président africain comparait l’Afrique tout entière à un véhicule dont le conducteur serait la France. Après cela, il est difficile de parler de fierté sauf s’il s’agit de celle d’un bon serviteur, qui accepte bien évidemment la supériorité du maître.

Alors, je peux dire que les incantations sur la fierté noire – comme celles sur la fierté homosexuelle qui n’a pas plus de raison d’être – me font mal aux oreilles, me gênent, me chagrinent. C’est le genre de fierté que l’on demande à toute l’Afrique de ressentir quand le seul Sénégal se fait éliminer de la coupe du Monde, sans gloire, au niveau des quarts de finale. Le Noir a été tellement acculé à n’exister que par rapport au regard que le Blanc pose sur lui, qu’il en est resté au stade primitif de l’essentialisation et de la réaction.

Les écrivains anglophones noirs d’Afrique ont eu une approche différente. À la pathétique recherche de compromis francophone – acceptez donc, chers Blancs, que nous sommes des hommes -, ils ont rétorqué avec une certaine emphase fort compréhensible, à travers la voix du prix Nobel nigérian de littérature, Wole Soyinka : « Parle-t-on de tigritude pour définir un tigre ? » Cela veut dire qu’il ne sert à rien de clamer sa fierté d’exister, de vouloir prouver son humanité à ceux qui en douteraient, à ceux qui la remettraient en cause. Il faudra bien qu’un jour, on se contente d’être noir et que l’on réserve notre fierté à nos réalisations. Si l’on accepte que la fierté est le sentiment de la satisfaction légitime devant le succès, la conquête, et non devant un héritage, une valeur innée, on se demande à quoi rime cette revendication de la fierté d’être noir. En effet, un Noir, un Blanc, un Jaune ou un Rouge ont tout à fait légitimité à être fiers de leur diplôme, de leur voiture, de leur réussite professionnelle, de leur cheptel de bovins ou de femmes que l’on nomme harem là où c’est autorisé, de la réussite de leurs enfants. James Brown peut être fier de son succès dans la musique. Mais je ne comprends pas les raisons d’être fier de la couleur de la peau qui n’est pas le fruit d’une conquête, à peine le lot d’un jeu de hasard.

Il est vrai que l’on peut légitimement revendiquer une certaine fierté par héritage, par procuration, la fierté d’appartenir à une lignée prestigieuse, à une race, à un peuple, à un pays, à une famille qui auraient multiplié des prouesses dans le passé, qui auraient fait de grandes choses. Cependant, même cette fierté, on doit la mériter. Si votre père vous laisse une fortune et que vous la faites fructifier, vous pouvez être fier d’être le digne fils d’un père comme le vôtre, d’être le descendant d’une longue lignée de capitaines d’entreprise. Si votre père vous lègue un empire et que vous le dilapidez, vous pouvez toujours hurler votre fierté urbi et orbi d’être son fils, cette fierté ne sera pas réciproque. Votre père passera son éternité à se retourner dans son mausolée et à se boucher les oreilles pour ne plus vous entendre.

Aujourd’hui, quand mon enfant me demande s’il peut être fier d’être noir, très objectivement je ne sais pas si je dois répondre par une affirmative péremptoire et sans appel. J’essayerai de trouver dans l’histoire africaine ou universelle, les éléments qui permettraient que les Noirs soient fiers de quelque chose, comme par exemple d’une éventuelle contribution à la science, à la culture, au développement actuel de la planète. Mais je me poserai aussi la question de savoir si nous pouvons être fiers de l’usage que nous avons fait de cet héritage. L’enfant prodige n’avait aucune raison d’être fier. Il ne l’a pas été, et c’est cette honnêteté qui a fait qu’il entre dans l’Histoire. Je me demanderai si nous pouvons nous contenter de pousser de sempiternelles jérémiades contre l’esclavage, la colonisation et ne pas faire quelque chose pour nous guérir de ce passé peu élogieux, afin que nos enfants puissent un jour ferrailler à égalité avec les autres races. Je me demanderai si nous faisons ce qu’il faut pour que le monde entier se dise : plus jamais ça. Je me demanderai si l’Afrique n’aurait pas dû organiser une commémoration de la traite des Nègres, instituer une journée du souvenir, afin que nul n’oublie, au lieu d’attendre que la France célèbre non le souvenir de la Traite, mais son abolition, acte humanitaire et absolvant dont elle s’attribue les mérites, dans une commémoration plutôt aseptisée ! Souvent je pense au grand Jacques Brel pour qui il était trop facile de faire semblant. Les quelques voix qui s’élèvent timidement pour rappeler aux Noirs qu’ils n’ont sincèrement aucune raison d’être fiers de leur présent, ces voix sont généralement étouffées par la cacophonie sans fierté de ceux qui pensent qu’il est plus facile d’accuser l’esclavage et la colonisation, dénoncent et condamnent la trahison de ceux qui osent leur demander de prendre le bain dans le bourbier ancestral, de ceux qui osent réclamer un droit d’inventaire, une répartition objective des responsabilités pour la situation actuelle des Noirs.

Dans son roman Devoir de violence qui vient d’être réédité, l’écrivain malien Yambo Ouologuem s’en prend violemment à la représentation d’une Afrique exclusivement victime de la colonisation blanche. Cet ouvrage paru en 1968 a soulevé une telle polémique que l’éditeur a été obligé de le retirer des ventes. Quelques années plus tard, avec une bonne dose de témérité, Axèle Kabou remettait cela, dans un essai de grande qualité, se demandant si l’Afrique voulait vraiment se développer, si elle ne se complaisait pas dans ses lamentations d’hypocondriaque.

Césaire ne pense pas autre chose dans son Cahier d’un retour au pays natal. Mais qui a jamais pris la peine de lire Césaire ? Après le petit matin des récriminations, des malédictions et des haines accumulées contre l’autre, Nike Pas Cher le Blanc qui nous a fait ça, l’auteur reconnaît qu’il est en train de s’enfermer dans une impasse, que la haine et la récrimination sont mauvaises conseillères. « Je me suis adressé au mauvais sorciers. Cette voix qui crie, lentement enrouée, vainement, vainement enrouée, et il n’y a que les fientes accumulées de nos mensonges et qui ne répondent pas. » Le mauvais sorcier, c’est la haine stérile, l’imprécation statique. Avant tout, nous devons agir. Nous allons évacuer ce qui ne saurait en aucun cas faire la fierté d’un peuple. À ce propos, Césaire nous donne encore son avis. « Je refuse de me donner mes boursouflures comme d’authentiques gloires.

Et je ris de mes anciennes imaginations puériles.

Nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana, ni docteurs à Tombouctou. Et puisque j’ai décidé de ne rien celer de notre histoire, je veux avouer que nous fûmes de tout temps des cireurs de chaussures sans envergures et le seul indiscutable record que nous ayons battu est celui d’endurance à la chicotte. »

Dur, dur d’entendre cela. Et c’est justement la fierté qui pour le coup, en prend un sacré coup. Et ce n’est pas un esclavagiste, un impérialiste, un colonialiste ou un raciste qui fait ce constat sans appel. C’est l’une des plus belles plumes de la défense des Noirs. C’est le père de la négritude. C’est le poète dont Anta Diop dit qu’il est « le plus grand peut-être de notre temps ». C’est l’auteur du Discours sur le colonialisme. C’est l’orfèvre de La tragédie du roi Christophe (je demande trop aux hommes pas assez aux Nègres). C’est le ciseleur d’Une saison au Congo ou encore d’Une tempête. C’est l’auteur de tous ces plaidoyers virulents pour l’émancipation du Noir, de toutes ces critiques acerbes des systèmes coloniaux.

Soyons clairs pour ceux qui pourraient faire des déductions simplistes. Aimé Césaire ne prétend pas qu’il n’y a pas eu d’amazones au Dahomey. Il ne dit pas qu’il n’y a pas eu de princes au Ghana ou de docteurs à Tombouctou. Mais il réfute l’idée selon laquelle nous serions tous pétris de la même bravoure, de la même dignité et de la même science. Il ne veut point que la gloire de nos ancêtres masque nos propres bassesses, nos limites actuelles. Que nous nous endormions sur les lauriers de notre passé et que nous accusions l’Occident d’être la seule cause de tous nos malheurs passés et actuels.

Je ne suis pas fier des débats sur l’ivoirité ; je ne suis pas fier de voir les jeunes Noirs mourir au large des côtes marocaines et espagnoles, essayant d’atteindre le paradis européen ; je ne suis pas fier qu’ils soient acculés à cette extrémité à cause de la déliquescence des économies africaines ; je ne suis pas fier quand je vois chaque année, des dizaines de chefs d’États africains monter à Paris pour rendre hommages et comptes à leur seigneur et maître, l’un ou l’autre proclamant avec une fierté sans fierté, qu’il a été élu meilleur élève ; je ne suis pas fier que ces hommes d’État fassent preuve de si peu de fierté, et la pauvreté ne saurait être une excuse. Je ne suis pas fier que le peuple noir soit traité depuis des siècles comme un sous-peuple et qu’il ne trouve pas les moyens de faire changer les choses. Je ne suis pas fier que nous soyons obligés de crier que nous sommes fiers. Je ne suis pas fier de cette fraternité et de cette solidarité de façade que les Africains et les Noirs en général exhibent comme des blessures de guerre, élans exprimés dans la misère et le malheur communs d’avoir été colonisés, esclavagisés. Fraternité factice et insipide que les Noirs se servent mutuellement par grandes louchées. Et puis un jour, quelqu’un vous rappelle à juste titre que les Noirs ont été vendus par des Noirs. (Je continue à dire que cela ne justifie ni la Traite, ni le Code noir, ni la déshumanisation du Noir. Mais cela reste hélas, un fait !). Plus de fraternité du tout quand le Gabon expulse avec une sauvagerie inouïe, tous ses immigrés camerounais, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dont le seul tort se résume au fait que l’équipe nationale de football du Cameroun a battu celle du Gabon à Libreville (qu’aurions-nous pensé si les Français avait fait la même chose aux Sénégalais qui ne sont même pas leurs frères !) ; plus de fraternité du tout, quand pour le moindre prétexte, le Nigeria chasse avec barbarie et ratonnades, des dizaines de milliers de travailleurs noirs, donc frères, venus de pays voisins, souvent installés depuis de longues années, sans aucune explication.

Un jour, mon épouse et moi sommes allés chez un buraliste acheter des timbres. Comme nous étions seuls devant le guichet, la femme au comptoir vaquait à des occupations qui ne réclamaient aucune urgence comme d’essuyer les verres ; elle discutait allègrement avec les clients du bar et nous ignorait avec panache. Nous étions jeunes, nous étions noirs, nous n’étions rien. Par une subite inspiration, ma femme a interpellé la buraliste, en un anglais fort approximatif d’ailleurs, en affectant un accent américain assez bien imité. En entendant l’interpellation courroucée et en américain, la simplette est venue vers nous en trottinant, la bouche pleine d’excuses moitié anglais (sorry, sorry, qu’elle prononçait souri, souri), moitié français (oh ! excusez-moi). Après avoir été servie, ma femme a éclaté de rire et de son plus bel accent bantou, a dit à la cafetière : « Je vous ai bien eue, ma petite dame ! » Et la pauvrette, rouge de colère et de honte d’avoir été abusée par de simples Africains s’étant fait passer pour des Américains, lui a crié : « Oh ! Sale macaque ! »”

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